Les pionniers

La grande aventure de l’exploration pétrolière au Gabon a commencé en 1928.
M. Antonetti, Gouverneur Général de l’Afrique Equatoriale Française, dont fait alors partie le Gabon, adresse une instruction écrite datée du 8 juin 1928 au Lieutenant-Gouverneur du Gabon. Il l’informe qu’il vient de confier à M. Lebedeff, Ingénieur Géologue à l’Ecole des Pétroles de Strasbourg, la « mission d’étudier les suintements bitumineux du Gabon ». Il attire son attention sur « l’importance de cette étude » et lui demande de prendre toutes les dispositions nécessaires pour faciliter la mission.

Les premières reconnaissances géologiques sur le terrain se heurtent à l’absence de cartographie précise du sol et du sous-sol du Pays. On ne dispose à l’époque que de cartes de la côte et de l’estuaire du Gabon, de quelques relevés de l’Ogooué et de vagues croquis d’itinéraires.

Les équipes de spécialistes vont mettre 15 ans pour réaliser la double carte topographique et géologique du Gabon, instrument précieux paru en 1946. Mais, dès 1929-1930, des indices multiples sont repérés dans plusieurs des régions explorées et un accord, approuvé par Décret du 26 mars 1931, intervient entre la Colonie et l’Office National des Combustibles Liquides, créé en France en 1925, pour la création de la Mission de Prospection des Pétroles de l’AEF (MPPAEF). Sa Direction Technique est confiée à M. Jung, Professeur à l’École Nationale des Pétroles et sa direction locale à M. Lebedeff.

En 1932, M. Jacques-Olivier Haas prend la direction de la MPPAEF, dont les premières recherches ont porté sur l’étude du Rembo-N’Komi, la découverte de l’anticlinal de Madiéla, les reconnaissances de géologie générale et des études géophysiques. L’élan était donné.

Le manque de voies de circulation et l’obstacle naturel constitué par la forêt équatoriale rendent difficiles le travail et la progression des équipes. Il leur faut ouvrir des pistes qui se transforment en bourbier à la saison des pluies. Il faut improviser des ponts de fortune avec des troncs d’arbre pour franchir les marigots. Les « camps », où sont dressés les tentes et bâtiments démontables, ne peuvent être établis que dans des clairières taillées à la machette. Plus tard, un terrain de fortune doit être réalisé pour l’atterrissage et le décollage des avions transportant le matériel et le ravitaillement. L’expédition du matériel trop lourd ou trop encombrant emprunte, pour sa part, la voie fluviale de l’Ogooué.

Aux difficultés techniques rencontrées pour l’exploration vont s’ajouter, bientôt, des problèmes de main d’oeuvre pour l’exploration. Lorsque débute la production pétrolière, Port-Gentil n’a que 15 000 habitants. Faute de main d’oeuvre suffisante sur l’île Mandji et dans les environs, il faut alors faire venir du personnel du Moyen Congo, du Tchad et du Cameroun, le former, l’héberger et le soigner. Ce rôle social est l’une des composantes du développement du Gabon.

Devant l’importance des moyens à mettre en oeuvre, un Syndicat d’Etudes et de Recherches Pétrolières (SERP) est créé en 1934. Son capital est partagé entre le Gouvernement Général de l’AEF, l’Office National des Combustibles Liquides et la Compagnie Française des Pétroles (CFP) créée en 1924 sur décision de Raymond Poincaré, Président du Conseil de la lllème République française1.

Quelques années plus tard, à la suite de la découverte d’un champ de gaz en France, un grand programme de prospection est lancé sur tout le territoire français. La Régie Autonome des Pétroles (RAP) est alors créée.

Dès 1934, un premier forage, est entrepris au Gabon dans les environs du village de Madiéla, à 70 km de la Mission Sainte-Anne. Il commence le 31 mai ; toutefois, 4 mois plus tard, à 445 m de profondeur, « Madiéla Rotary 1 » est interrompu après blocage de l’outil de forage.

Cet échec va permettre aux pionniers d’en tirer des leçons positives sans que soit altérée leur opiniâtreté. Et c’est l’un des frères Schlumberger, fondateur de la compagnie de mesures et d’opérations électriques éponyme, qui vint, à l’époque, sur place étudier le diagramme de résistivité des deux cents premiers mètres.

De 1938 à 1940, A. Savornin succède à J-O. Haas à la tête du SERP.

Après la seconde guerre mondiale, la prospection reprend, cette fois, dans la région du lac Azingo et de Mabora où plusieurs forages sont réalisés, mais toujours sans succès.

La multiplicité des indices superficiels d’hydrocarbures (suintements de bitumes, traces d’huile, dépôts d’asphaltes…) incite, cependant, les spécialistes à persévérer.

En 1947, le géologue V. Hourcq, chargé de faire un rapport sur les recherches pétrolières au Gabon confirme, dans un document très argumenté, que « notre politique de recherches au Gabon permet d’espérer de futures découvertes dans le Pays… ».

Succédant au SERP, La Société des Pétroles d’Afrique Equatoriale Française (SPAEF) voit, alors, le jour le 30 juillet 1949 afin d’accélérer les recherches. Son capital réunit le Gouvernement Général de l’AEF, le BRP (Bureau de Recherches Pétrolières), ainsi que la Société de Recherches Minières et Coloniales, filiale du BRP. Les recherches s’orientent désormais vers de nouveaux objectifs, dans le bassin intérieur, à l’Est de Lambaréné. Mais, là encore, en dépit de méthodes géophysiques de plus en plus élaborées et de l’emploi d’appareils plus puissants, les sondages se révèlent stériles. Un seul, effectué aux abords de l’Ogooué, fournit une faible production d’huile, malheureusement bientôt tarie.

Il en fallait, à l’évidence, bien plus pour décourager les équipes au travail. Celles-ci reportent leurs efforts sur la partie côtière du bassin, délaissée précédemment en raison de problèmes jusqu’alors jugés insolubles. Et la mise au point d’une technique de sismique fluviale vient les aider à entreprendre une campagne de forages qui permet de préciser la nature du soussol et de déceler, en 1955, des indices prometteurs à proximité de Port-Gentil.

Le 14 février 1956, le puits foré sur la structure d’Ozouri dans des formations d’argiles silicifiées et fracturées, datant de l’éocène, donne au Gabon sa première production d’huile en quantité commercialement exploitable.

Il aura fallu près de 28 ans d’investissements humains, technique et, bien sûr, financier, d’études, de relevés et de mesures effectuées sur le terrain dans des conditions difficiles, pour parvenir à ce résultat.

Ainsi s’achève l’ère des pionniers se frayant un passage à la machette, à travers lagunes et marécages, de ces hommes dont le courage, la persévérance et l’expérience unique des travaux en zone équatoriale ont permis de préparer une voie nouvelle essentielle, non seulement pour l’économie du Gabon mais aussi pour l’approvisionnement énergétique de la zone franc, fortement pénalisé par la fermeture du Canal de Suez décidée au cours de l’année 1956 par le Colonel Nasser, nouveau Chef d’Etat égyptien.

1 La CFP lancera la marque de distribution « TOTAL » en 1954. Ce nom deviendra celui du Groupe en juin 1991.
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Carte_ancienne_Gabon
Carte ancienne du Gabon
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Pionniers_1
Difficiles reconnaissances géologiques du terrain
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Pionniers_2
Des "camps" de tentes démontables
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Pionniers_3
De faibles moyens face à de grandes difficultés techniques
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Pionniers_5
Campagne sismique dans la région de l'île de Mandji en 1953